Une fête où l‘on se retrouve, une expérience où l’on (se) découvre

Par Clément Mao – Takacs, directeur artistique

Carnac : d’aussi loin qu’il m’en souvienne, ce nom aux sonorités un peu magiques a toujours résonné à mes oreilles. Car je connais Carnac presque depuis ma naissance : à peine âgé de quelques mois, mon grand-père paternel, ses soeurs, mes grands-parents maternels et mes parents me firent jouer sur la plage dont le sable est si beau, si pur que je l’ai appelé, toute mon enfance, le « sable de lune ».

Le sable donc, page blanche sur laquelle on imprime ses pas vite effacés par le vent et la marée, où l’on apprend à construire des châteaux, des ponts, des canaux, des digues, des remparts et à les voir engloutis peu à peu ou détruits en un instant fatal sans avoir le coeur brisé.

Et puis l’eau – l’eau bleue, verte, grise, sombre ou claire, l’eau de cette mer immense, ouverte à perte de vue sur l’horizon et se confondant avec le ciel sillonné par les oiseaux de mer ; l’eau dont le goût est celui des larmes, mais qui procure la joie par sa simple contemplation, et le sentiment du bonheur absolu quand on nage, porté par les vagues, sous la pluie douce ou au milieu des nappes ruisselantes d’or du soleil…

Le sable et l’eau, de terre et de mer : « Terraqué ». Autre mot magique mis en lumière par le poète Guillevic.

Est-ce à cette enfance baignée de ciel, de mer et de terre que je dois un goût précoce à la fois pour les mystères de la Nature, et pour la poésie – celle qui s’écrit et se lit comme celle qui se dégage des choses ? Dans ce coin béni de la Bretagne, j’ai appris – il n’y a pas d’autre mot – la beauté des vieilles pierres : celles dressées et alignées en un temps immémorial, et celles bâties, pierre à pierre, il y a plusieurs siècles, par des hommes et des femmes pour abriter leurs familles et témoigner de leur foi. Pierres à la fois rugueuses et douces, polies par le soleil et la pluie, sur lesquelles la mousse aime à s’installer et les hortensias fleurir dans leur ombre accueillante. Je revois toutes ces pierres au milieu des bandes de terre parsemées du bruyères, de cette lande bretonne où je vagabondais, heureux et rêveur, sur mon cheval mécanique à deux roues. Plus loin, c’est le miracle soudain de la forêt, de l’odeur des pins – qui, je crois, jusqu’au bout de mon existence, demeurera en moi et peut-être au moment même du dernier souffle – ; forêt faite de troncs noueux et tordus, de colonnes de bois s’élevant tout droit vers le ciel, d’une mer de fougères et de clairières où l’on débouche soudain sur une pierre étrangement orientée autour de laquelle les oiseaux tour à tour chantent et se taisent comme obéissant à un mystérieux rituel…

Sable, mer, lande, forêt et pierre : quand je prononce le mot « Carnac », soudain s’anime en moi cet ensemble d’images, d’odeurs, de sensations.

J’ai dû pourtant quitter Carnac – bienheureux ceux qui peuvent y vivre toute l’année ! Mais j’y suis revenu si souvent, et pas seulement comme vacancier : ceux-là je les méprisais un peu (même si je goûtais souvent comme eux le plaisir des belles journées d’été) car je connaissais un Carnac différent, intime et un peu caché. Toujours Carnac m’a accueilli, recueilli parfois : j’y ai aimé, j’y ai écrit de la musique et des textes, j’y ai planté des arbres et des fleurs ; j’y ai été libre de m’y adonner aux charmes de la solitude comme aux veillées familiales et des soirées amicales ; j’y ai fait de belles et longues promenades sur la grève, j’y ai goûté le plaisir de la pluie – qui n’est pas autre chose, tous les Bretons vous le diront, que l’eau du ciel, qui donne cette lumière voilée si particulière à la Bretagne, et rend le retour du soleil d’autant plus rayonnant… Peu à peu, année après année, j’ai découvert le patrimoine de Carnac : les célèbres alignements bien sûr, mais aussi ces nombreuses chapelles – saviez-vous qu’il y en a même des modernes ? – qui forment un ensemble unique, avec d’excellentes acoustiques propices à la musique. J’ai arpenté ses sentiers, j’ai marché sur ses routes, de la mer à la terre, de la terre à la mer jusqu’à en connaître tous les secrets…

Il n’y a donc qu’à Carnac que je pouvais désirer créer un festival de musique, et joindre ainsi la passion dont j’ai fait ma vie professionnelle à un lieu que j’aime profondément sous tous ses aspects depuis mon enfance. Ma chance a été de rencontrer une équipe municipale enthousiaste et volontaire, qui a immédiatement compris les enjeux et l’ampleur du pari : faire de Carnac un véritable centre artistique, exalter ses patrimoines, oeuvrer pour que les nouvelles générations grandissent avec la connaissance et l’amour de la musique, et mettre le partage au coeur du projet. Pendant les deux ans de gestation de ce festival, nous avons rencontré des êtres formidables, qui ont apporté chacun leur pierre à cet édifice.

Car le festival TERRAQUÉ, c’est avant tout le festival de tous les Carnacois : un festival à leur image, ouvert et accueillant, curieux de tout. Un festival pour ceux qui vivent ici à l’année comme pour ceux qui viennent y passer un temps de vacances ou de repos ; un festival pour les mélomanes comme pour ceux qui ne connaissent pas la musique ; un festival où il suffit d’entrer, de pousser une porte, pour écouter et ressentir ; un festival où, pendant dix jours, un orchestre va vivre à Carnac au milieu de vous tous, où des artistes vont livrer le meilleur d’eux-mêmes, et grâce auxquels des enfants vont vivre leur rentrée en musique.

Le festival TERRAQUÉ ne sera jamais un festival où l’on fait un concert puis l’on s’en va ailleurs : c’est un festival humain, à taille humaine, où nous allons nous rencontrer, échanger, partager, dialoguer, vivre ensemble. Un festival qui, comme son nom l’indique, cherche le lien entre les choses et les êtres, ce qui unit et non ce qui sépare : entre la terre et l’eau, entre la mer et la campagne, entre la plage et le bourg. Le festival TERRAQUÉ est un pont jeté entre deux rives.

C’est pourquoi vous y entendrez chaque année de la musique sous toutes ses formes : de la musique classique et contemporaine, du lyrique et du symphonique – et c’est mon ambition de vous convaincre que ces musiques sont faites pour toutes et pour tous, qu’elles provoquent des émotions fortes et parlent au cœur de chacun – ; je serai aidé en cela par tous les artistes du festival qui partagent cette vision de l’Art comme un espace d’ouverture et de rencontre.

Au milieu de ces musiques, vous retrouverez, chaque année, des compositeurs comme autant de phares – Mahler et Debussy par exemple – mais aussi la musique de Wagner, parce que ce compositeur est important à plus d’un titre : il a créé en son temps un festival dans une ville bien plus petite que Carnac, qui est devenu aujourd’hui un rendez-vous mondial ; il est historiquement situé à un tournant, à la fois s’inspirant du passé et tourné vers la modernité, ce qui nous permettra d’aller-et-venir avec cohérence dans notre programmation, pour mieux suivre les sillages des compositeurs d’hier et d’aujourd’hui ; enfin, il s’est inspiré des grands mythes et notamment de personnages bien connus des amateurs de contes et légendes : Tristan, Yseult, Perceval, Gauvain… On croise dans ses œuvres des vaisseaux fantômes, des chevaliers de la Table Ronde, des héros vivant dans la forêt, des oiseaux-prophètes et partout une attention soutenue à la Nature, une traduction de ses phénomènes, et un génie pour évoquer la mer… Mais il y aura toujours aussi d’autres musiques – du jazz, de la chanson, des musiques du monde – et puis des rencontres avec d’autres formes artistiques : vidéo, mapping, expositions d’arts plastiques…

Un festival, c’est à la fois une fête où l’on se retrouve et une expérience partagée où l’on (se) découvre. Tous les ingrédients sont réunis pour faire du festival TERRAQUÉ un festival exemplaire et important. Si je consacre avec mes équipes tant de temps et d’énergie à ce projet, c’est parce que je crois que quelque chose de très beau, d’intense et de joyeux peut naître de ce festival, et contribuer au rayonnement de Carnac. Comme l’annonçait presque prophétiquement Guillevic : « Les menhirs sont en rang / Vers quelque chose / Qui doit avoir lieu. » Alors, pour que cela soit, pour que cette fête soit complète, il faut que nous la vivions tous ensemble, afin de célébrer, nombreux, les noces de l’eau et de la terre, de la musique et des arts, du patrimoine et de l’humanité.