« ADIEUX »

CONCERT orchestre & voix

 Chapelle de Saint-Colomban
Hameau de Saint-Colomban

dimanche 1 septembre | 16H

Edwin Fardini, baryton
Noémie Rosenblatt, comédienne
SECESSION ORCHESTRA orchestre
Clément Mao – Takacs, direction

Durée du concert : 70’ sans entracte

De Falla, Mahler, Milhaud, Clara Schumann, Robert Schumann, Verdi, Wagner, Zemlinsky

Il est de doux adieux au seuil des portes
Lèvres à lèvres pour une heure ou pour un jour;
Le vent emporte le bruit des pas
Qui s’éloignent de la demeure,
Le vent rapporte le bruit des pas du bon retour;
Les voici qui montent les marches
De l’escalier de pierre blanche;
Les voici qui s’approchent.
Tu marches le long du corridor ou frôle
Au mur de chaux le coude de ta manche
Ou ton épaule;
Et tu t’arrêtes, je te sens
Derrière la porte fermée;
Ton cœur bat vite et tu respires
Et je t’entends
Et j’ouvre vite à ton sourire
La porte prompte, ô bien aimée!

Il est de longs adieux au bord des mers
Par de lourds soirs où l’on étouffe;
Les phares tournent déjà dans le crépuscule;
Les feux sont clairs. On souffre.
La vague vient, déferle, écume et se recule
Et bat la coque de bois et de fer.
Et les mains sont lentes dans l’ombre,
A se quitter et se reprennent.
Le reflet rouge des lanternes
Farde un présage en sang aux faces incertaines
De ceux qui se disent adieu aux quais des mers
Comme à la croix de carrefours
Comme au tournant des routes qui fuient
Sous le soleil ou sur la pluie
Comme à l’angle des murs où l’on s’appuie,
Ivre de tristesse et d’amour;
En regardant ses mains pour longtemps désunies
On pour toujours.

Il est d’autres adieux encore
Que l’on échange à voix plus basse
Ou, face à face, anxieusement,
Vie et Mort, Vous vous baisez
Debout dans l’ombre bouche à bouche
Comme pour mieux sceller encore
Dans le temps et l’éternité
Lèvre à lèvre et de souffle à souffle
Votre double fraternité.
Henri de Régnier, Les Adieux

Adieu, notre petite table
Qui nous réunit si souvent!
Adieu, notre petite table,
Si grande pour nous cependant!
On tient, c’est inimaginable,
Si peu de place… en se serrant…
Adieu, notre petite table!
Un même verre était le nôtre,
Chacun de nous, quand il buvait,
Y cherchait les lèvres de l’autre…
Ah! Pauvre ami, comme il m’aimait!
Adieu… notre petite table.
Henri Meilhac & Philippe Gille / Jules Massenet, Manon

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends
Guillaume Apollinaire, Alcools

Adieu. C’est ici que nos chemins se séparent. Sans doute désirerions-nous prolonger cet instant – du moins l’un·e d’entre nous – ; mais le temps est venu, et nous savons tou·te·s deux que c’est inéluctable. Et parce que nous le savons, nous ne nous résolvons pas à prendre congé.

Tout Adieu est un échec triomphant, une victoire désespérée : par ce simple vocable, nous reconnaissons notre défaite face au Temps, notre impuissance à entretenir le feu sacré ; nous contemplons, navrés, l’amour changé en désamour, l’intimité en inimitié, le goût de la vie en désir de mourir. En le prononçant, nous formulons – et souvent contre notre propre volonté – un vœu de renonciation à tout ce que nous portions encore en nous d’espoirs. Mais après tout, ce à quoi, ceux à qui nous sommes capables de dire « adieu », ne sont-ils pas ce que nous avons de plus chers ? Le reste, à dire vrai, nous importe peu ; et si nous prenons le soin de dire « adieu » aux choses et aux êtres, c’est qu’ils comptaient pour nous plus que tout au monde. Prononcer le mot « adieu », c’est réciter une formule rituelle qui nous permet de retrouver pleinement le goût de la vie – fut-ce en vivant en pleine conscience l’instant de notre mort.

Il est des adieux qui se prolongent : ô ces tournées d’adieux interminables et récurrents, où, pas plus que les artistes qui ne sont déjà plus que l’ombre de ce qu’ils furent, nous ne nous résignons à dire adieu à une voix d’opéra ou de théâtre chérie, à un groupe de musiciens adulé – à tout ce qui constituait notre vie et surtout, peut-être, notre jeunesse que nous avions crue éternelle. Le pluriel du mot dit bien l’impossibilité de s’y résigner, la difficulté à trancher une fois pour toutes, le désir de faire durer l’instant avant la chute. Car on ne dit jamais « adieu » qu’à ce qu’on a (trop, et peut-être mal) aimé ; il nous faut donc multiplier ces adieux, les répéter ; confusément, nous sentons bien qu’après ce rituel, nous entrerons dans l’Absence comme on entre en religion, et que nous errerons soit dans ce désert qu’on appelle Résignation, soit dans cet enfer qu’est la torture par l’espoir du Revoir.

Lebewohl : je te souhaite la bonne vie à toi, la bonne route de la vie, la vie belle pour ton voyage ! Je ne peux pas t’accompagner plus loin, il faut que tu continues seul·e ; et, moi aussi, je serai seul·e, désormais, irrémédiablement. Je te recommande à/aux Dieu(x) – si tant est qu’Il(s) m’entende(nt) – ; mais, même si nous devions nous revoir un jour, je ne suis pas certain·e que nous serions ceux/celles que nous fûmes. De même que les six notes de la figure musicale de l’Adieu, énoncées deux par deux, forment trois intervalles – la tierce, la quinte et la sixte – dont le dernier est le renversement du premier (les mêmes notes formant la tierce et la sixte), nous ne serons plus les mêmes, tout en restant en apparence identiques : à cause de ce vide (de la quinte et de l’Absence), la distance nous a grandis, la distance entre nous a grandi, et nous voilà plus riches et différent·e·s de tout ce qui ne fut pas vécu ensemble.

A présent, quelque chose nous sépare : pour toujours il y aura un avant et un après – un Adieu est une borne. Nous ne sommes plus « un » – mais l’avons-nous jamais été, sinon dans une folle illusion ? – ; et cependant, dans le fait même de répéter ensemble ce petit mot, « adieu », nous prenons conscience de tout ce qui nous a lié, nous lie encore, nous reliera – de cette part de l’autre que nous emportons chacun·e avec nous, que nous conserverons pieusement, mais qu’un jour il nous faudra aussi abandonner comme un fardeau encombrant. Oui, même aux souvenirs, il faut parfois dire « adieu » ; car, là où nous allons, rien ne doit nous alourdir, pas même l’ombre d’une mémoire.

C. M. T.