« DESTINS »

concert | orchestre & voix

ÉGLISE SAINT CORNÉLY
Place de l’Eglise
Carnac (centre bourg)

Samedi 31 août | 21H

Sayuri Araida, soprano
SECESSION ORCHESTRA, orchestre
Clément Mao – Takacs, direction

durée : 80′ sans entracte

Moussorgsky, Puccini, Ravel, Verdi, Wagner

« Quand je considère ma vie, je suis épouvanté de la trouver informe. L’existence des héros, celle qu’on nous raconte, est simple ; elle va droit au but comme une flèche. Et la plupart des hommes aiment à résumer leur vie dans une formule, parfois dans une vanterie ou dans une plainte, presque toujours dans une récrimination ; leur mémoire leur fabrique complaisamment une existence explicable et claire. Ma vie a des contours moins fermes… »
Marguerite Yourcenar, Les Yeux Ouverts (entretiens avec Matthieu Galey)

« Appelons destin ce que fabrique à l’homme les fatalités économiques et sociales, physiologiques et biologiques, les fatalités matérielles en un mot, l’hérédité, l’infinité elle-même : être pauvre de naissance, handicapé par une maladie grave, etc. – voilà ce qui fait partie de mon destin. De ce destin clos et rigide on peut dire que l’aventure amoureuse ne fait pas partie. L’amour est hors destin. Mais il y a autour de ce destin, quelque chose d’évanescent et de plus flou qui le cerne comme une aura ou un halo de lumière et que nous appelons du mot féminin de la destinée. La liberté par laquelle l’homme modifie son propre sort est elle-même un ingrédient de cette destine atmosphérique. La destinée donne un sens à des bizarreries arbitraires, absurdes ou décousues que le destin rejette. »
Vladimir Jankélévitch, L’aventure, l’ennui, le sérieux

D’une rencontre, d’un accident, d’une maladie, d’une nouvelle : « C’est le Destin ! » vous exclamez-vous. Un évènement survient dans votre vie, et vous vous plaisez à lui donner sens ; le simple hasard ne vous suffit pas : il faut que vous lui assigniez une place précise, que vous le replaciez dans une trajectoire, que vous le fixiez comme un papillon mort dans la collection d’un entomologiste. Bref, il vous est insupportable de ne pouvoir définir ce qui vous échappe dans ce qui vous arrive, et le mot de « Destin » vient à propos pour désigner cela qui vous effraie, vous irrite et vous ravit tout à la fois.

C’est qu’il est si reposant de tout faire reposer sur le Destin ! Bien entendu, il vous est arrivé de penser que vous forgiez le vôtre de vos propres mains ; mais le plus souvent, vous avez accepté avec un soulagement non feint l’idée que tout était écrit par avance, qu’il ne pouvait en être autrement, que votre volonté n’y était pour rien lorsque vous filiez un mauvais coton. Vous étiez marqué·e par le sort, les mauvais coups comme la bonne chance vous étaient échus en partage : c’était votre lot, la part légitime qui vous était octroyée. Chaque moment de votre vie n’était que la partie d’un tout, et votre vie même appartenait à une totalité plus vaste encore.

Pourtant, il vous est arrivé, incrédule, de ricaner de l’oracle, de ce fatum proclamé : « Folies ! Folies ! », « Des mots, des mots, des mots ! » lanciez-vous à la cantonade avec un air de défi et de triomphe. Puis, quand cela vous arrangeait, dans les moments de bonheur parfait ou d’extrême malheur, vous vous souveniez soudain des paroles et elles frappaient votre esprit, dansant en lettres de feu, aveuglantes. Affolé·e, vous vous abandonniez alors sans retenue à cette fatalité qui semblait vous entourer de toutes parts, bénissant ou maudissant la force de ce destin qui vous emportait malgré vous, de fil en aiguille, dans son filet, tissé à votre juste mesure comme un beau linceul.

Désormais, vous les voyez partout – les Fileuses. Elles sont trois – Passé, Présent, Futur : celle qui tire au sort, celle qui file, celle qui, inflexible, coupe. Aveugles, elles œuvrent dans l’obscurité de la nuit qui les entoure, et cependant leurs mains expertes ne tâtonnent pas mais enroulent, déroulent, sectionnent le fil avec une diligence et une sûreté merveilleuses – comme guidées par une puissance supérieure. Elles le tordent et le retordent : elles filent, elles écrivent : car l’écriture est un fil, le destin est texte – « The book of fate ».

Dommage que vous n’en puissiez déchiffrer les paragraphes vous concernant ; la langue vous en est étrangère, et quand bien même vous en saisiriez un mot, une phrase – tentant de suivre le fil rouge comme un fil d’Ariane – il n’est pas dit que vous en pénètreriez le sens exact – sinon au moment même où il sera trop tard pour contrer votre destin : il ne vous reste qu’à filer doux. Il vous sera toujours loisible de penser que tout aurait pu se dérouler autrement, qu’il aurait suffi d’un simple coup de fil – fil filé cou coupé – ; mais en votre for intérieur, vous savez bien que tout cela est cousu de fil blanc, que vous êtes sur le fil du rasoir, que votre vie ne tient qu’à un fil.

C. M. T.