« DIVA »

concert | orchestre & voix

 CHAPELLE DE LOCMARIA
5 avenue des Saules Carnac (plage)

jeudi 5 septembre | 21H

Durée du concert : 70’ sans entracte

Marie-Laure Garnier, soprano
SECESSION ORCHESTRA orchestre
Clément Mao – Takacs direction

Catalani, Garcia-Viardot, Mascagni, Moussorgsky, Puccini, Ravel

« Chère Maria, ce soir, à la fin de notre journée de travail, sur ce sentier de poudre rose, j’ai perçu avec mes antennes qu’il y avait en toi la même angoisse que celle qu’hier, avec tes antennes, tu as perçue en moi. Une angoisse très légère, à peine plus qu’une ombre, et pourtant invincible. Hier, il ne s’agissait pour moi que d’un peu de névrose ; mais aujourd’hui, il y avait en toi une raison précise (précise jusqu’à un certain point, naturellement) à ton accablement, au moment où le soleil disparaissait. C’était le sentiment de ne pas avoir eu complètement la maîtrise de toi-même, de ton corps, de ta réalité : d’avoir été « utilisée » (et de plus avec la fatale brutalité technique qu’implique le cinéma) et par conséquent d’avoir perdu en partie ta pleine liberté. Tu éprouveras souvent ce serrement de cœur, pendant notre tournage, et je l’éprouverai aussi avec toi. Il est terrible d’être celle qui est utilisée, mais aussi celui qui utilise.
Toutefois, c’est une exigence du cinéma : il faut briser en mille morceaux une réalité « entière » pour la reconstruire dans sa vérité synthétique et absolue, qui la rend par la suite plus « entière » encore.
Tu es comme une pierre précieuse que l’on brise violemment en mille éclats pour qu’elle puisse ensuite être restituée dans une matière plus durable que celle de la vie, c’est à dire la matière de la poésie. Il est justement terrible de se sentir brisés, de sentir qu’à un certain moment, à une certaine heure, en un certain jour, on n’est plus entièrement soi-même, mais seulement un éclat de soi-même : je sais combien cela peut être humiliant.
Aujourd’hui, j’ai saisi un instant de ta splendeur, alors que tu aurais voulu me l’offrir tout entière. Mais ce n’est pas possible. À chaque jour sa lueur, et à la fin, on aura la lumière entière et intacte. »
Pier Paolo Pasolini, Lettre à Maria Callas

Déesse. Au-dessus des foules enivrées de ton chant, tu règnes par la grâce de ton art. Tu rayonnes, étoile parmi les étoiles, tu brilles de mille feux comme un sombre diamant, tu réchauffes et tu éclaires. Tu les fais frémir, rêver, pleurer et rire ; ils t’admirent comme une esclave ou un animal sauvage, ils s’excitent sur ton prix, discutent tes mensurations, savent ce qui te convient ou non ; ils projettent sur toi tous leurs fantasmes. A leurs yeux, tu es surhumaine, inhumaine, géante : tu devrais ignorer le repos ; tes désirs, tes appétits comme tes ascèses, ils les imaginent délirants, excessifs. Peu à peu, parce qu’ils t’y forcent insidieusement, tu t’éloignes de ce qu’ils appellent normalité ; plus tes colères et tes engouements sont vifs et changeants, plus ils te craignent et te respectent, car tu ressembles au rêve terrible qu’ils ont fait de toi. Enfin, parce que tu es séparée d’eux à jamais, ils te portent dans leur cœur ; sur ce piédestal, où ils t’ont exilée, ils peuvent avec le même amour baiser tes pieds, effeuiller une rose ou te cracher au visage. Pourtant, toi, inconsciente et comme naïve encore, tu voudrais parfois vivre, retrouver le fil de ta propre vie. Mais à force d’incarner ces personnages grandioses, de vivre des affres qui ne sont pas tiens, tu as presque perdu l’habitude de suivre tes sentiments ; tu te meus dans un univers de mélodrames, de tragédies, tu circules dans des méandres de meurtres et de sacrifices, tu as perdu le sens des proportions – d’ailleurs, ton jour est leur nuit, et c’est seulement quand le monde est plongé dans l’ombre, quand la salle est obscure, que soudain éclairée–éclairante tu nous illumines de ton chant radieux de beauté ou furieux jusqu’à la raucité.

Ta voix, qu’ils disent unique, est multiple : ta voix, ce sont mille voix. Ton art, ce fut de plier avec patience ton instrument jusqu’à ce qu’il puisse adopter toutes les inflexions – celle de la vierge naïve et celle de la magicienne éperdue de vengeance, celle de la femme amoureuse et celle de la femme trompée, celle de la triomphatrice et celle de la foudroyée, celle de la séductrice et celle de l’indifférente, celle de la femme soumise aux lois et celle de la femme libre jusqu’à la mort. Ta voix, comme ils l’aiment ! Elle est en toi, mais elle leur appartient. Pour eux, elle est ton âme, et cela t’effraie un peu car il te semble parfois qu’ils te l’ont dérobée. Alors, tu voudrais crier que cette voix est à toi, tu voudrais pleurer, rire, érailler cette voix ; mais tu n’oses pas, tu n’oses plus : elle vit en toi désormais comme un parasite dont il est impossible de te défaire, un bijou maudit qu’on ne peut séparer de son écrin, et tu es condamnée par cette voix même dont tu parles comme d’une bête sauvage dont, seule, tu connais les mouvements d’humeur, les habitudes, et dont tu sais secrètement qu’elle te dévorera un jour. De toute manière, ils ne te pardonnent pas d’avoir cette voix qui les émeut aux larmes et leur montre toute l’étendue des sentiments humains qu’ils s’emploient soigneusement à éviter dans le quotidien de leurs vies étriquées ; ou, plus exactement, ils ont décidé, une fois pour toutes, que ce serait toi, déesse, qui porterait la charge, qui serait leur voix, et qui vivrait tout pour eux, sous leurs yeux, dans la lumière, sacrifiée doublement sur scène et dans ta vie.

Car tu es devenue l’image qu’ils avaient de toi ; par leur amour démesuré, par leur foi délirante en toi, ils ont créé une légende qui t’entoure et te tient captive, plus sûrement qu’un fil d’acier ; sous l’effet des rumeurs, des offrandes, des louanges comme des crachats, ils t’ont enfermée à l’intérieur d’une statue de marbre et d’or qu’ils profanent ou implorent à l’envi. Toi, dont la bouche auguste les délivre de leurs souffrances – car tu chantes leurs douleurs, tu mimes leurs joies, tu représentes ce qu’ils sont à l’intérieur et qui les oppresse chaque jour et chaque nuit – toi, le bouc émissaire, ils te sacrifient, et n’ont de cesse de te réduire au silence pour contempler non ce que tu es, mais ce qu’à travers toi, en dépit de toi, ils créèrent à partir de ton corps momifié. Étouffée vivante sous les fleurs, les couronnes, les anecdotes : ta célébration est un enterrement sans fin. De toi, ils ne conserveront que le souvenir de la voix, unique colonne d’un temple sauvagement détruit, et quelques fragments – commérages, réminiscences, légendes – qui, inextricablement mêlés, deviendront ton mythe. Tu ne seras plus que cette idole lointaine, brillante, fardée outrancièrement, qu’ils croyaient voir en toi, ignorant que cette image n’était que la projection terrible de leur propre désir. Désormais, tu n’as plus de prénom ; substantivé, ton nom leur appartient à jamais – étoile solitaire qui brille dans le ciel nocturne de leurs mémoires.

C. M. T.