« ÉNIGMES »

concert | orchestre & voix

CHAPELLE DE LA CONGRÉGATION
8 place de la Chapelle – Carnac (centre bourg)

mercredi 4 septembre | 21H

Marie-Laure Garnier, soprano
SECESSION ORCHESTRA orchestre
Clément Mao – Takacs direction

durée du concert : 70’ sans entracte

Mahler, Moussorgsky, Ravel, Robert Schumann, Wagner

« Nul homme ne peut dire ce qu’il est. Mais il arrive qu’il puisse dire ce qu’il n’est pas. Celui qui cherche encore, on veut qu’il ait conclu. Mille voix lui annoncent déjà ce qu’il a trouvé et pourtant, il le sait, ce n’est pas cela. Chercher et laisser dire ? Bien sûr. Mais il faut, de loin en loin, se défendre. Je ne sais pas ce que je cherche, je le nomme avec prudence, je me dédis, je me répète, j’avance et je recule. On m’enjoint pourtant de donner les noms, ou le nom, une fois pour toutes. Je me cabre alors ; ce qui est nommé, n’est-il pas déjà perdu ? Voilà du moins ce que je puis essayer de dire. »
Albert Camus, L’Été (L’Énigme)

La parole était obscure. Cependant elle résonnait avec force, frappait les murs, descendait les escaliers, traversait les forêts, se mêlait à la pluie et au vent, passait au-dessus les eaux, entrait en chacun plus ou moins profondément. Parfois ils se mettaient à creuser comme des fous cette terre de la pensée pour la mettre au jour, la déterraient à moitié ; mais elle demeurait obstinément en eux, enfouie, résistante à leur désir de clarté. Limpide, pourtant, et transparente jusqu’à la trame, exaspérante de simplicité ; confusément, ils percevaient que le fait que cette parole fut suffisait – que son seul énoncé donnait vie et corps et poids à cette parole ; mais ils ne pouvaient s’empêcher d’en rechercher le sens, les sens, l’essence. Pressentant que ce qui était apparent n’était au mieux que la moitié de ce qui était caché, ils traquaient les mots, les syllabes, les lettres, les comptant, les permutant, les pressant de toutes parts pour que leur soit révélé – quoi ? Car ils ne savaient pas ce qu’ils cherchaient, ils désiraient seulement que ce voile tendu entre la parole et eux se déchire enfin dans une éblouissante, une insoutenable lumière. A dire vrai, ils craignaient un peu que la révélation ne débouche sur une obscurité plus dense, une dissolution de la parole dans un noir absolu, un aveuglement – la parole perdue à jamais dans une obscurité totale. Parfois, à voix basse, ils s’avouaient les uns aux autres leur ignorance, leur désespoir, leur renoncement ; ils maudissaient cette quête qui ne leur laissait pas de répit, lassés de répéter des prières sans réponse, des poèmes sans destinataire, des pensées vidées de toute substance – et un grand désir de mort emplissait leurs âmes. Le monde alors leur paraissait indéchiffrable, incompréhensible, inconcevable : ils se sentaient plongés dans un océan nocturne, abandonnés, sans nul amer ni lueur pour les guider – perdus, irrémédiablement perdus : désorientés – ; et chaque matin, leurs cœurs étaient plus lourds d’un chagrin immense. Cependant, avec la naissance du jour, comme malgré eux, leurs poitrines se dilataient, et ils ne pouvaient empêcher la vieille chanson de leur monter aux lèvres ; chanter les apaisait et leur donnait le courage de repartir un peu plus loin, et de tenir encore un peu, de surmonter à nouveau le jour clair et la nuit ombreuse, pour atteindre la promesse de l’aube suivante.