« La mer est ton miroir »

CONCERT orchestre

 CHAPELLE DE LOCMARIA
5 avenue des Saules Carnac (plage)

mercredi 6 septembre | 21H

SECESSION ORCHESTRA orchestre
Clément Mao – Takacs direction

« La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir ! »

Charles Baudelaire, La Musique

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables ! »

Charles Baudelaire, L’Homme et la Mer

Dans l’imaginaire du poète citadin qui a chanté le Spleen de Paris et dans une prose poétique, livré au monde ses Tableaux Parisiens, la mer tient pourtant une place particulière : elle est, bien avant les travaux de Bachelard, le lieu où l’eau, les rêves, le conscient et l’inconscient s’entremêlent. Pour Baudelaire, la mer n’est pourtant pas uniquement un cliché poétique : elle est d’abord une expérience vécue. Tout jeune, au sortir du lycée, son beau-père le fait embarquer sur un navire en partance pour Calcutta, voyage qui sera interrompu par un naufrage épouvantable.

On trouve, dans les notes accumulées par Baudelaire à partir de 1859 et publiées de façon posthume sous le titre Mon cœur mis à nu, ce dialogue avec lui-même : « Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ? Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon de l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total ?‬ ». Dans cette idée d’un « infini diminutif », on retrouve l’idée picturale d’un cadrage : Baudelaire cerne, cadre, compose ce qui va, dans son tableau marin, créer par la magie des mots une image de l’Infini pour le lecteur. Et ses tableaux poétiques marins se construisent presque toujours de la même façon : la mer y est vue depuis la terre, depuis un port : les vaisseaux sont prêts à partir, ou déjà partis ; et devant nous s’étale la mer immense, sur laquelle il faudra naviguer pour atteindre l’Inconnu, l’Ailleurs, le Nouveau !

Cette immensité est à la fois promesse de lointains, invitation au voyage, contemplation du sublime – on songe à ce tableau célèbre de Caspar David Friedrich auquel répond ici celui de Bernard Bouin ; mais c’est aussi le paysage d’élection de la songerie, d’une possible introspection. La mer est à la fois un miroir de l’homme, dans ses profondeurs secrètes et ses remous incessants, et un espace où se déploient les voiles de l’imagination – pouvoir qu’il rapproche très justement de celui de la musique. Debussy, amoureux fervent de Baudelaire dont il mit en musique plusieurs poèmes, ne pouvait ignorer ces textes ; et l’on se prend à rêver que La Mer, L’Isle Joyeuse, Nuages… sont une réponse en notes du musicien aux vers du poète. Et de même que Baudelaire jouait de la mer et de la musique comme d’une métaphore réciproque en utilisant un cadrage de peintre, Debussy indique, en sous-titre de La Mer : Trois esquisses symphoniques – comme si aucune forme musicale existante ne pouvait rendre compte de l’œuvre. Et c’est bien la quête de nouvelles formes artistiques que l’on perçoit dans cette volonté d’aller chercher dans un autre art une dénomination et une correspondance, dans ce jeu miroitant où le signes et les symboles se répondent et se réfléchissent à l’infini.

DEBUSSY