« Let’s Dance »

Concert orchestre

CHAPELLE DE LA CONGRÉGATION
8 place de la Chapelle – Carnac (centre bourg)

lundi 3 septembre | 21H

SECESSION ORCHESTRA orchestre
Clément Mao – Takacs direction

durée du concert : 70’ sans entracte

« Je loue la danse car elle libère l’homme de la lourdeur des choses et lie l’individu à la communauté.
Je loue la danse qui demande tout, favorise santé et clarté de l’esprit et élève l’âme. »
Augustin d’Hippone, Confessions

« Je considère comme gaspillée toute journée où je n’ai pas dansé. »
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Avec le chant, la danse est l’une des expressions naturelles de l’homme : l’enfant aime danser, et rien n’est plus émouvant qu’un couple âgé valsant avec une grâce fragile. Par le mouvement, on peut convoquer les esprits, se livrer à une parade amoureuse ou exprimer une revendication sociale. Ceux qui dansent relient par leur corps la terre et le ciel : nager s’apparente à une chorégraphie aquatique, le simple acte de marcher nous fait ressentir physiquement cette alternance arsis/thesis, et la course du sang dans nos veines s’apparente à un incessant ballet. Notre vie est danse, pulsation, rythme, énergie. La danse est à la fois le lieu paradoxal de la frigidité et de la sensualité, du réalisme et de l’abstraction, de l’identification et de la distanciation, de la pureté et de la convulsion ; la chorégraphie se fait graphie des corps, jusque dans le jeu des musiciens.

Tout au long de leur carrière, Debussy et Ravel composent avec une sorte de prédilection de multiples danses. Deux influences sont perceptibles : celle de Mallarmé, qui à travers la figure de la danseuse, cherche à décrire une forme d’expression épurée de l’art total wagnérien, vers une forme d’abstraction plastique non dénuée cependant de sensualité ; et celles des célèbres Ballets Russes, à qui l’on doit – grâce au génie et à la sensibilité de Serge de Diaghilev qui sut réunir danseurs, chorégraphes, compositeurs et plasticiens – la plupart des chefs-d’œuvre du début du 20ème siècle.

Debussy nous offre une variation sans fin autour du thème de la danse : danseuses – exquises ou delphiques –, danses sacrées et profanes, cortège et ronde féériques, « valses mélancoliques et langoureux vertiges », plus que lentes, cake-walk flirtant avec le music-hall, habanéras arabo-andalouse, élégantes sarabandes, pastiches de menuet et passepied : tout est ou devient ballet chez Debussy, jusqu’à l’ivresse de Mouvement ou la célébration de la réconciliation idéale de l’homme avec la nature dans L’Isle Joyeuse.

Chez Ravel, c’est une recherche plus classique en apparence, un art de se couler dans des formes et des moules : mais c’est pour mieux restituer à chaque fois l’essence de chaque danse, jusqu’à cette synthèse absolue que représente La Valse, apothéose de la danse à trois temps et de Vienne – les titre originaux choisis par Ravel étaient précisément Apothéose de la Valse et Wien. Or une apothéose intervient généralement de façon posthume, comme filtrée par la mort même, et La Valse est bien la description d’un rêve peu à peu déchiqueté – il faut y entendre la montée de la guerre et de l’inéluctable catastrophe dans cette œuvre en gestation dès 1906 mais qui trouve sa forme définitive en 1919, un an après la fin de la Première Guerre Mondiale. La Valse possède cette étrange et douloureuse beauté post-mortem, tout en nous refaisant vivre par bouffées de plus en plus vives les angoisses et convulsions de l’agonie ; Ravel fait de ce poème chorégraphique un rituel d’amour et de mort, l’élève jusqu’au tragique. Avec La Valse, c’est toute la jeunesse et le charme éclatants d’une civilisation qui reparaissent une dernière fois à nos yeux avant de disparaître à jamais, et il nous semble entendre l’appel terrible et prophétique de Pina Bausch : « Dansez, dansez sinon nous sommes perdus ! ».

Debussy, Ravel