« To the Lighthouse »

CONCERT orchestre & voix

 Chapelle de Saint-Colomban
Hameau de Saint-Colomban

dimanche 3 septembre | 16H

Edwin Fardini, baryton
SECESSION ORCHESTRA orchestre
Clément Mao – Takacs, direction

Durée du concert : 70’ sans entracte

« Une lumière ici requiert une ombre là-bas. »

« Dans le passage conduisant de la lumière du jour aux sombres profondeurs de son âme, peut-être, à mi-chemin de cette obscurité, une larme amère et noire se forma-t-elle ; peut-être tomba-t-elle. »

« Puis elle vit dans les yeux de son fils, au moment où s’éteignait l’intérêt suscité par l’histoire, quelque chose d’autre qui en prenait la place : une sorte d’étonnement pâle, semblable à la réflexion d’une lumière, qui donnait à son regard comme un émerveillement immobile. Elle se tourna et voici qu’en effet, de l’autre côté de la baie, elle aperçut la lumière du Phare qui envoyait régulièrement par-dessus les vagues, d’abord deux éclairs rapides, puis un long faisceau fixe. On l’avait allumé. »

Virginia Woolf, To the Lightouse (Vers la Maison de Lumière)

Le mot anglais « lightouse » se traduit communément en français par « phare ». C’est ainsi que le titre du beau roman de Virginia Woolf « To the Lighthouse » est souvent rendu en français par « Vers le Phare ». Un phare, c’est une tour solitaire, souvent placée sur un rocher ou une île, qui a pour mission, par sa lumière, de servir de repère à la navigation : comme les amers, il sert à éviter les récifs dangereux, guide les navires sur la bonne route. Battu par les vents, les embruns, les vagues déferlantes, le phare doit être solide ; celui ou celle qui l’habite est une sorte d’ermite coupé du monde, un guetteur dont la veille doit être inquiète et l’attention constante, car une absence de lumière pourrait être fatale à ceux qui sont en mer par une nuit tempétueuse.

Pour Baudelaire, les phares ce sont les artistes dont la production continue d’inspirer, siècles après siècles, d’autres artistes : des lumières de savoir, d’art, de connaissance qui se répondent et parviennent jusqu’à nous, pour nous guider dans notre propre cheminement. Il y a dans ces phares quelque chose d’encourageant, une invitation, un réconfort, et leur situation un peu hautaine et séparée du reste du monde n’en est pas moins joyeuse, comme l’Isle magnifiée par Debussy et où éclate toute la joie de la lumière.

Mais l’on peut aussi traduite « lighthouse » littéralement : « maison de lumière ». Dans le roman de Virginia Woolf, il y a en effet un phare, mais il y a aussi une maison en face du phare ; et cette maison tour à tour rayonne et s’assombrit grâce aux êtres qui l’habitent ou à cause de leur disparition. Contrairement aux apparences, le roman ne décrit pas tant le désir d’aller en bateau jusqu’à l’île où se trouve le phare, que la longue quête permettant de se réconcilier avec soi-même, de trouver sa juste place dans le Monde et le Temps, d’éclairer l’intérieur de son âme, de sa propre maison, d’aller vers le cœur des choses. C’est le titre d’une très belle pièce de Scriabine, Vers la flamme, qui nous parle

C’est ainsi que se sentent les parents vis-à-vis de leurs enfants : dans ce sentiment d’intranquillité, d’inquiétude perpétuelles. Et même lorsqu’ils doivent traverser l’épreuve du deuil d’un enfant, comme ce fut le cas pour le poète Friedrich Rückert puis pour le compositeur Gustav Mahler, ils ne peuvent se défaire de cette habitude prise de veiller sur eux, et de cette angoisse de les savoir dans une nuit éternelle, et ce désespoir d’être impuissant à les protéger d’une tempête qui fait rage. Tout le cycle des Kindertotenlieder est composé à partir de cette opposition entre la nuit et le jour, l’ombre et la lumière, et le travail du deuil est d’apprendre à équilibrer en nous cette part sombre et cette part rayonnante, à nous tenir à la frontière exacte où nous pouvons recevoir l’une et l’autre à part égales. Entre le souvenir de ce qui fut et l’accomplissement de ce qui reste à faire, se situe ce difficile exercice que l’on appelle « vivre ».

Debussy, Mahler, Scriabine