« LA VISION S’EST RENCONTRÉE À TOUS LES AIRS. »

CLÉMENT MAO – TAKACS

« La vision s’est rencontrée à tous les airs. »
[ Arthur Rimbaud, Départ < Illuminations ]

Dix ans déjà. Une décennie. Deux lustres. J’ai peu de goût – on le sait – pour les célébrations. Les anniversaires, les commémorations m’ennuient comme des amers factices, des obligations calendaires, des prétextes faciles pour éviter de penser à ce qui compte réellement : un vrai fil rouge dans une programmation, la chaleur d’un lien, la persistance de la mémoire qui, seule, triomphe du Temps. Cependant, dix années appellent sinon un bilan, du moins un point d’étape, une halte, ce que Claudel décrit magnifiquement dans son poème Le Point (Connaissance de l’Est) :

Je m’arrête : il y a un point à ma promenade comme à une phrase que l’on a finie. C’est le titre d’une tombe à mes pieds, à ce détour où le chemin descend. De là je prends ma dernière vue de la terre, j’envisage le pays des morts. (…) Tout étouffe l’issue, tout trace la limite. (…) Je constate notre frontière ; j’endure ceci. Mon absence est configurée par cette île bondée de morts et dévorée de moissons. (…) Il n’y a plus qu’à se retourner et à remesurer le chemin qui me rattache à la maison. (…) Je regarde longuement derrière moi la route jaune qui va des vivants chez les morts et que termine, comme un feu qui brûle mal, un point rouge dans le ciel bouché.

Je regarde donc longuement derrière moi, et je suis étonné par ce que je/nous avons accompli. Je/Nous : car il a bien fallu un Je qui porte une vision, une ambition, un désir, une identité assumée, une proposition originale, une énergie presque infatigable ; mais il a fallu aussi un Nous pour que l’étincelle devienne feu de joie. Et ce Nous fut/est composé d’une multitude :
– volonté politique : je n’oublie pas que c’est l’ancien maire, Olivier Lepick, qui a accompagné la création et soutenu à sa manière ce festival pendant neuf ans, avec notamment le concours essentiel et attentif de ses différent·e·s adjoint·e·s ;
– veille bienveillante des différentes présidentes de l’association qui se sont succédé – Sylvie Madec, Émilie de Fautereau-Vassel, Marianne Seleskovitch – ;
– celles et ceux qui, à divers titres et sur des durées inégales, ont porté au fil des ans l’administration, la coordination et la gestion du festival ;
– l’important et nécessaire travail accompli par Christine Charançonnet, qui a permis d’assainir la partie financière du festival et de lui redonner les bases saines de fonctionnement pour que son exercice soit désormais chaque année à l’équilibre ;
– les innombrables petites mains (et pattes !) bénévoles qui ont apporté leur aide inlassable, sporadiquement, par intermittence (in memoriam Lionel Pourtau), ou en continu (Jean Heckel), durant toutes ces années, et ont ainsi permis à cet événement de se tenir et de se maintenir ;
– les parrains et les marraines du festival : nos partenaires privilégiés, tels que le Casino Circus, le Celtique, La Marine ; nos soutiens retrouvés (Thalazur) ; tous les nombreux nouveaux co-constructeurs du présent/futur du Festival ;
– les points d’ancrage du festival : Carnac, sa paroisse – et notamment l’ouverture d’esprit et l’accueil du Recteur, mais aussi les associations dédiées aux chapelles –, l’Espace Culturel Terraqué et les différents lieux mis à disposition par la municipalité pour la tenue du Festival ; villes de La Trinité-sur-Mer et d’Auray ;
– la présence constante de nos partenaires institutionnels : AQTA, le mécénat de la Caisse des Dépôts, et bien sûr Ouest-France, notamment à travers l’écho formidable donné par Bernard de Trogoff depuis les tout premiers jours du festival.

C’est ce Nous-là qui nous a permis d’avancer, de planifier, de construire. Oh, bien sûr, comme dans toute association humaine, pas toujours avec les mêmes perspectives, les mêmes rythmes, les mêmes mélodies en tête ; pourtant, toujours, nous avons, ensemble, dans le respect de nos différences et de nos ambitions, trouvé les espaces communs et partagés où nous avons pu nous entendre, nous exprimer, nous respecter dans un esprit positif de co-construction.

Mais il y a un autre Nous : celui composé de chacun·e des artistes musicien·ne·s et plasticien·ne·s présent·e·s au festival. Que de chemin parcouru, depuis les dortoirs à 8 et les soirées à patauger dans la boue de la première année particulièrement pluvieuse, jusqu’à ces dernières années, où l’exercice de leur art a pu se faire peu à peu dans un meilleur confort. Il est possible que d’aucuns n’aient pas perçu ce lent cheminement vers une amélioration ; certes, l’idéal et la perfection ne sont pas encore atteints, mais nous y travaillons, en cherchant année après année à leur offrir de meilleures conditions de travail.

Ce qu’ils et elles ont apporté au Festival n’est pas mesurable ou quantifiable : aucun exercice comptable, aucun bilan, aucune statistique ne saurait rendre compte de la passion, de l’énergie, de l’intensité, de la bonne volonté qu’ils et elles ont mis à jouer ou chanter. Qu’il s’agisse de l’orchestre du festival, de son chœur, ou des si nombreux solistes invités, je suis fier d’avoir programmé des artistes dont l’engagement a toujours été à son point d’incandescence, et qui ont, comme on l’entend parfois « tout donné » aux œuvres qu’ils interprétaient et aux publics venus les écouter. C’est aussi cette éthique artistique qui est l’une des signatures du Festival Terraqué. Seul bémol – mais nous sommes entre musiciens – : dix années d’accueil m’auront aussi appris que la reconnaissance n’est pas la chose du monde la mieux partagée. Dans le monde artistique comme dans le monde profane, il existe des natures radicalement différentes : celles qui savent œuvrer tout à la fois pour elles et pour les autres, et celles qui se laissent plus volontiers porter par les flux et les flots.

Enfin, il y a un troisième Nous : c’est le nous de la communauté que nous formons avec les publics. Ces publics nous ont fait, dès le premier jour, dès le premier concert, dès la première minute, une confiance absolue, entière, totale ; et c’est sur ce socle que nous avons pu construire ce qui ressemble fort à une histoire d’amour passionnée et équilibrée, dans un constant dialogue, des échanges nourris, des rires, des pleurs, une curiosité et une faim spirituelle pour ce que nous avons proposé, et surtout une écoute rare, précieuse, unique – qui, aujourd’hui, a presque disparu des concerts classiques.

Tous les artistes qui sont passés par ici le disent : le public de Terraqué est un public en or, qui crée les conditions idéales pour que quelque chose ait lieu au moment du concert. Il y a eu des silences inoubliables, des mots bouleversants d’après-concert, des applaudissements et des ovations sans fin : c’est cela qui nous a, durant toutes ces années, porté et donné envie de vous donner le meilleur de nous-mêmes, quel qu’en soit le prix.

Cette réception de notre travail, j’ai compris dès la première minute du premier jour du premier concert que j’en étais et serai responsable, au sens double du terme : responsable parce que ce que je proposais était un pari audacieux, à travers une programmation riche, exigeante, aux multiples ramifications sensibles et intellectuelles ; responsable parce que vous nous accordiez une attention soutenue, et que vous nous confiez alors et jusqu’à ce jour ce qui vous est le plus précieux : un peu/beaucoup du temps de vos vies, durant lequel vous ne faisiez rien d’autre que voyager dans les espaces sonores que nous proposions à votre écoute.

C’est de la conjonction, de la rencontre de ces différents nous qu’est née cette magie qu’on appelle le Festival Terraqué. Il ne ressemble à aucun autre, ni par sa programmation, ni par sa durée ou ses formats. Ici, à Carnac, quelque chose d’unique est né, qui pouvait sembler fragile mais s’est affirmé d’emblée comme ces héros mythologiques aux enfances fabuleuses emplies d’exploits, qui a grandi avec nous toustes, et qui est maintenant solide comme ces pierres levées qui ponctuent le paysage carnacois depuis des temps lointains.

Que faire, à présent, de ce vaste dolmen musical ? Bien sûr, j’aurais pu faire comme Mahler à l’Opéra de Vienne : malgré les innombrables lauriers, céder à l’épuisement et décider de mettre un terme à cette belle aventure. J’y ai songé et je l’ai envisagé – tout comme, selon moi, il faut être capable d’envisager la fin d’une histoire d’amour ou de sa propre vie, non dans une sorte d’autoprédiction de l’inévitable, mais pour que chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde soit une nouvelle victoire contre l’usure, la lassitude, l’habitude ; car, contrairement à la plupart des êtres, je crois à l’accroissement du désir avec le Temps, à l’épanouissement continu dont la finitude n’est qu’une étape, à la découverte en nous-mêmes et dans les autres êtres et choses qui nous entourent d’espaces immenses, passionnants, infinis.

J’ai pris le temps de réfléchir, de consulter, de peser le pour et le contre. Et il m’a semblé que le point final – qui satisfait surtout les êtres avides d’une narration narcissique de leurs propres parcours – ne s’imposait pas plus ici et maintenant que le point virgule, les points de suspension, d’exclamation et d’interrogation ; il m’a semblé que j’avais et que nous avions encore tant de choses à nous dire ; il m’a semblé que d’autres formules et formats méritaient d’être explorés. Je dois dire que, dans ce questionnement, vos petits mots écrits ou chuchotés à la fin des concerts, la présence d’amis fidèles et de soutiens sans faille, et l’enthousiasme général m’ont convaincu que ces dix ans étaient un cap à doubler, et non le moment d’une déconstruction navale – tout au plus fallait-il un état des lieux, un temps en cale sèche pour permettre à ce navire de repartir sur les flots vers un horizon chimérique. Imagine-t-on Ulysse demeurer ad vitam æternam de son plein gré sur un rivage, fût-il habité par la plus séduisante des nymphes ou par la plus fidèle des épouses ?

Mais dans un monde en plein bouleversement, dans un monde culturel qui va traverser des temps difficiles, que veut dire « continuer » ? À nouveau, cela ne peut pas se faire seul : il faut un nous, des gages, des signes forts. Je dois saluer ici l’accueil très chaleureux et l’assurance immédiate que la nouvelle municipalité a exprimés quant au devenir du Festival Terraqué : chaque personnalité rencontrée, du maire, Alexandre Lanoë, à ses différent·e·s adjoint·e·s et collaborateur·rice·s, nous a donné ce sentiment d’être écouté, entendu et accompagné avec conviction, énergie et envie de faire grandir ce festival. De même, presque tous nos partenaires historiques, publics et privés, se sont manifestés pour nous épauler et nous accueillir dans les meilleures conditions.

Pas de doute donc : le festival Terraqué est bien parti pour de nouvelles aventures. Cette édition ressemble encore aux précédentes, mais contient pourtant quelques nouveautés, et les prochaines éditions, déjà en préparation, expérimenteront divers changements. Nous réfléchissons tous ensemble aux périodes, à l’intérêt d’étendre cette vie artistique de qualité sur l’année comme aux meilleures options pour le confort des auditeurs et des artistes. Vous le savez : chaque concert est une île connue ou inconnue où nous avons envie de vous faire aborder pour la découvrir, non en la colonisant ou en la conquérant, mais avec respect et émerveillement. Il est possible que de grandes thématiques viennent marquer désormais chaque édition, que l’opéra fasse son retour sous des formes scéniques, que le rayonnement du Festival se développe sur le département, la région, le pays et même à l’international – doucement, mais sûrement, en préservant et consolidant les acquis et les lieux connus, en évitant les récifs et les rivages inhospitaliers, en explorant de nouvelles terres.

Car le Festival Terraqué, c’est en soi et avant tout un lieu de voyages et de rencontres, de partages et de (re)découvertes. On y fait comme nulle part ailleurs l’expérience de la proximité, de la fusion et de la diffusion ; on y voit la réalisation de promesses, la perpétuation du souvenir, et l’accomplissement de (petits) miracles. Je le sais, parce que je l’ai vu dans tant de regards : ceux et celles qui viennent au Festival Terraqué, artistes ou publics, sont des êtres épris d’absolu, qui ont faim et soif d’échanges et de contacts, qui ont foi en ce qu’il y a de plus humain : la rencontre avec ce qui est autre que soi, avec ce qui est différent, avec ce qui dés-altère.

« La vision s’est rencontrée à tous les airs. » écrit Arthur Rimbaud dans le poème Départ extrait des Illuminations. Le Festival Terraqué ne saurait être un point final, car nous l’avons conçu d’abord et avant toutes choses comme un espace d’ouverture d’esprit et de cœur – équité, égalité, inclusion, diversité, réflexion, accueil et hospitalité sont inscrit·e·s dans son ADN – ; c’est un carrefour et un caravansérail, une piazza où l’on croise la route d’autres êtres, où l’on fait halte, où l’on chemine pendant quelque temps ensemble, en joyeux compagnons. Cette dixième édition est bien un nouveau « départ dans l’affection et le bruit neufs » : une nouvelle ère, une nouvelle voie, une nouvelle donne. Et ce dont je peux faire aujourd’hui le serment, c’est que nous lui conserverons toujours cette dimension presque adelphique où l’on se sent si humainement proches les uns des autres, uni·e·s par la grâce de la Musique et de ce qu’il y a de meilleur en nous.

Clément Mao – Takacs

ALEXANDRE LANOË © Yann Audic

UN RENDEZ-VOUS  DE QUALITÉ
POUR TOUS LES PUBLICS

Il y a des rendez-vous que l’on attend avec impatience. Le festival Terraqué est de ceux-là et la 10ème édition qui s’annonce promet encore de belles découvertes.

Chaque année, je me réjouis que Clément Mao-Takacs, chef d’orchestre et pianiste reconnu internationalement pour son talent et sa capacité à transmettre, accompagne nos fins d’été avec une programmation aussi éclectique qu’accessible.

Ce festival est pensé pour tous les publics et cherche sans cesse à embarquer avec lui de nouveaux spectateurs pour que chacun, quel que soit son âge ou son rapport à la musique classique, reparte avec de magnifiques souvenirs.

Ce festival, c’est aussi tous les acteurs qui œuvrent sur scène et en dehors (artistes, bénévoles, organisateurs ou partenaires). Chacun apporte sa passion et son savoir-faire pour faire grandir cet événement.

10 ans, c’est l’âge de tous les possibles et de l’aventure sans cesse renouvelée. Laissons-nous porter une fois encore par l’univers de Clément Mao-Takacs et profitons de la chance que nous avons d’avoir un événement musical de cette envergure dans notre ville.

Carnac soutient toutes les formes d’expression artistique et sera toujours aux côtés de ces beaux projets culturels.

Place à la musique, bon festival à tous !

Alexandre Lanoë, Maire de Carnac

JEAN-YVES JÉGOUREL © Christophe le Potier

UN FESTIVAL POUR CÉLÉBRER ET PARTAGER

Riche de son histoire et de son patrimoine culturel, Carnac est une évidence pour accueillir le festival Terraqué. La programmation, portée par Clément Mao-Takacs offrira aux spectateurs des concerts d’une grande qualité. Entre œuvres classiques et propositions plus originales, le festival est résolument tourné vers la transmission et l’accès à la culture pour tous.

Nous sommes fiers de soutenir le festival Terraqué tant il fait rayonner la culture bien au-delà de notre commune. Nous avons hâte de voir les visages s’illuminer face à la beauté des œuvres proposées et sommes impatients d’entendre les premières notes de musique retentir dans notre belle commune.

Je me réjouis par avance de ces moments suspendus que nous allons vivre grâce au festival Terraqué.

Bon festival à toutes et tous.

Jean-Yves Jégourel, Maire Adjoint chargé des Finances, de la Culture, du Patrimoine et de l’Identité bretonne